Cher
frère,
Nous
partimes de Rochefort le 1 d’aoust 1798 et nous arrivames à une lieu [sic]
de Cayenne le 27 7 bre [27 septembre]. Le 8 8bre [octobre] nous entrames au
port ou je pris logement avec quelques francois et flamands pour me faire
guerir d’une inflammation dans le sang qui s’est montrée en dehors et rampli
mon Corps comme d’une espèce de dartre. Ce mal n’est pas mortel, mais paroit
difficile à guerir dans ces climat brulans. Nous sommes ici entre le 4e et 5e
degré de la ligne et le soleil passe deux fois l’année droit au dessus de
nous. Cette inflammation au dire des medecins est occasionné par les feves
qui etoient notre unique nourriture sur le vaisseau et par le peu de repos
que nous pouvions prendre etant tous avec un monde considerable et assis au
fonds du vaisseau sur des toiles tendues. Je me suis a l’instant fait saigner
par deux fois, j’ai pris un vomitif et 4 medecines pour Eteindre
l’inflammation. Actuellement je prend soir et matin tous les jours les eaux
de la mer. Je vous prie en grace, cher frere, de faire des efforts pour
obtenir, s’il est possible ma délivrance, si non je prendrai patience. Tous
nos flamands sont partis pour Canamanna a 25 lieues d’ici ou environ
ou [où] le gouvernement leur a fait construire des cabanes et ou [où] ils
demeurent 24 dans chaque cabane.
Le ris
(" Oryza ce mot au singulier veut dire une sorte de plante que quelques
uns prennent pour une espèce de froment et d’autres pour une manière de
légume. Le ris pousse un tige d’une coudée, au haut de laquelle est son épi
plein de grain ovale et blanc lors qu’il est émondé. Ris graine de ris
qui étant cuite avec du lait de vache resserre le ventre et nourrit
médiocrement. Oryza Rys. ")
Le taffiat et le lard salé voila notre nourriture. Leurs litterien
[literies] consistent en coupons de toile.
Ils
espèrent de pouvoir aller a Synamaris ou ils pourront se procurer un
peu d’argent. Mr Reyphens a été trouvé mort le 22 août, quelques jours avant
il s’étoit plaint d’une légère indisposition. Plusieurs autres prêtres sont
morts en voyage. Tout le tems de notre traversée a été calme, et notre
vaisseau La Bayonnoise a pris deux vaisseaux marchands anglois. La Vaillante
partie quelques jours avant nous et qui portoit une quarantaine
d’éclesiastiques n’est point arrivée ici. Parmi les prêtres qui se [s’y]
trouvoient, sur la décade [en
dix jours] il y en a une partie de morts et plusieurs malades. Mr.
d’havelange recteur magnifique de l’université de Louvain et Mr. kerckhoven
sont mort ici a l’hôpital ainsi que collot d’herbois. Barthelemi, pichegru et
plusieurs autres déportes sont évadés. Il ne nous est pas permis de sortir de
Cayenne, nous sommes obligez de rester à l’écart. Si vous m’écrivez, adressez
votre lettre à l’hôpital de Cayenne ou a la supérieure a qui je donnerai mon
adresse avant mon depart.
Je ne
pourrai conseiller a personne de venir dans ces contrée qui ne produisent que
des orangers ""citrus aureola petit arbre qui porte des oranges, qui
demeure toujours verd aiant les feuilles lisses, épaisses, odorantes, et
finissant en pointe et portant des fleurs blanches et odoriférantes " et
autres fruits semblables : elles produisent encore du manioque
" sorte de racine des indes occidentales dont on fait du pain qu’on
appelle Cassave qui sert de pain. J’ai été 70 jours sans sortir de mes
habits. Vous pouvez vous imaginer combien nous avons souffert : il ne
m’est pas permis de détailler toutes nos autres misères, mais je ne m’étonne
pas que le gouvernement regarde la deportation comme la plus grande peine.
C’est une mort lente et cruelle. Nos mérites seront grands, si dans notre
innocence nous supportons tous nos maux avec resignation. Je prierai toujours
dieu pour mes paroissiens aux prières desquels je me recommande. Je t’acherai
[tâcherai] de m’accoutumer au climat. Je désepere point encore de vous voir
un jour et de vous embrasser.
Cayenne 28 8bre [octobre] 1798.
etoit signé flotteau.(3)
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(2) Pour cette lettre, on a respecté l’orthographe de la traduction originale faite
par le copiste telle qu’elle figure dans le cahier ; pour la lisibilité,
la ponctuation et les alinéas ont cependant été multipliés. Flotteeu fait
partie du même transport que Moons et
de Neve.
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(3) Sous cette traduction la note suivante d’une autre écriture au crayon
gras: “ son évasion – voir la Persécution religieuse par Aug.
Thys ”. [THYS Augustin, La
persécution religieuse sous le Directoire exécutif (1798 – 1799) un vol. in
8°, Anvers 1899, éd. Kennes.]
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