Bagne de Guyane: Histoire

Histoire du Bagne de Guyane

 

Avec la collaboration de J.P. Baucheron - Josette GL - Marielle Thouvenin - Paul Jadin - Sylvain Sankalé - Philippe P.L. de Ladebat - Gilbert et Marcel Gonthier – Michel Moracchini – Denis Vuillaume - Paul Jadin

 
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Lettre  de  J. V. de Neve curé de Westcapelle (1)

écrite de Cayenne  3 brumaire  25 octobre

arrivée 21 nivôse an 7.    10 janvier 1799

Avec l'aimable autorisation de la Revue d'Histoire Religieuse du Brabant Wallon

Chaussée de Bruxelles 65 a B1300 Wawre. Belgique.

chirel@bw.catho.be.

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Très chers père et mère, soeur et frères. Félicité dans le Seigneur. Dieu soit loué ! nous sommes arrivés sans tempête à Cayenne.

Le 20 thermidor an 6 - 7 aout [un mardi] -,  à 5 heures du soir nous étions à  la rade de l’île d’Yeu petite île de France à 3 heures des côtes du Poitou, là est parti un bateau à fond plat (2) [een vlette] et sommes arrivés à la rade de Cayenne le 8 vendémiaire an 7  [samedi] 29 septembre 1798.

 Pendant toute la traversée j’ai été en bonne santé. Nous avons beaucoup souffert pendant cette traversée, particulièrement lorsque nous sommes arrivés dans la chaleur ; nous avons eu à endurer beaucoup de la faim et de la soif et nous n’avons eu à manger que des féveroles [peerdenboonen : haricots de chevaux], des petits pois, haricots secs avec des  biscuits, du porc salé, viande de boeuf; le matin un pichet de brandevin [brandewyn : eau-de-vie de vin] à midi et le soir un quart de pinte de vin et trois fois le jour un verre à bière d’eau, à moins que nous n’ayons une terre en vue, alors nous  avons eu à boire autant que nous le souhaitions. Mais ce qui nous a été particulièrement crucifiant ce fut la chaleur, étant obligés de dormir à 40 ensemble dans un espace qui n’était pas plus grand que la chambre habituelle d’une maison bourgeoise et où ne pénétrait aucun autre air que celui venant d’en haut par deux trous carrés de six pieds de côté, nous avons - pour le dire - sué à mort et nous avons été presque dévorés de poux et de puces.

Arrivé sur la rade de Cayenne j’ai eu un accident à la main à cause de la chute d’une vergue, ce qui m’a causé beaucoup de mal. Avec cela j’ai eu une forte diarrhée et un peu mal à la tête ce qui provient de la grande chaleur de sorte que j’ai été obligé d’aller à l’hôpital et j’y suis encore : ma main est presque guérie mais j’ai encore de la diarrhée et un peu mal à la tête.

La chaleur est aussi forte que chez vous au milieu de l’été. La plupart qui sont arrivés ici de l’Europe tombent malades et beaucoup en meurent. Des 200 qui sont arrivés avec la première frégate 80 sont morts. Des nôtres et de ceux qui sont arrivés par le Bayonnois [La Bayonnaise : nom du bateau], il y en a 10 qui sont morts en cours de route et beaucoup sont ici à l’hôpital qui en sortiront à peine ; les autres à peu près 80 ont été transférés à Canna- Mamma, une île à 30 heures d’ici du côté de Surinam [ vers l’ouest de la colonie] et beaucoup sont malades là bas. On dit qu’il y fait insalubre et qu’il n’y a rien à acheter à part ce qui y est envoyé d’ici. Ils sont entretenus par la nation ; ils habitent dans des cabanes à 24 ensemble et reçoivent quotidiennement une livre et demie de pain, une livre et demie de viande salée avec un peu de riz, et une mesure de taffia [sic], une sorte de liqueur qu’on fabrique ici. Cependant j’espère ne pas devoir y aller mais acheter ma table quelque part chez un cultivateur du plat pays du côté de Sinnamary , là, c’est plus salubre. Si les temps changent, j’espère pouvoir revenir encore avec la grâce de Dieu ; sinon, je pense que c’est la volonté de Dieu et qu’il nous en récompensera avec son paradis pour ces misères et malheurs que nous souffrons pour son saint nom. Pour le reste je vous prie de ne pas vous tracasser sur mon sort ; pensez que c’est en l’honneur de Dieu et que c’est le sort des bons chrétiens, que vous avez un témoin et un martyr dans votre famille. Priez Dieu qu’il nous réconforte tous avec sa grâce divine pour persévérer jusqu’à la fin.

A propos de ce pays, c’est malsain pour les Européens, il y a beaucoup de noirs qui sont presque tout nus tout comme les indiens qui ne sont pas méchants de nature et aiment les blancs mais sont généralement incroyants et n’ont d’autre souci que de vivre, ils ne se préoccupent aucunement d’argent ou de bien et le meilleur service que vous puissiez leur rendre : leur payer une petite bouteille de taffia ; pour leur vie journalière, les hommes vont à la chasse ou à la pêche.

Les femmes préparent pour les hommes une sorte de pain, qu’elles font à base de racine et autre ingrédient. Quand on entre dans leur cabane, elles vous donnent à manger et à boire et elles le prendraient mal si vous n’en profitiez point. Quand la femme accouche d’un enfant, elle va le laver dans la rivière la plus proche et le mari se couche dans le hamac et y reste huit jours sans se lever. La femme doit le servir : entre-temps les voisins viennent lui souhaiter beaucoup de bonheur.

Quand ils ont habité quelque temps dans un endroit, ils vont à un autre endroit où ils coupent le bois qui est sur leur chemin avec leur hache et fabriquent une nouvelle cabane et transportent tout leur ménage qui n’est d’aucune valeur. Pour le reste, ils n’emportent que ce qu’il leur faut pour vivre, ils en sont contents. Parmi eux il n’y a pas de voleurs ; s’ils viennent chez quelqu’un et qu’ils voient quelque chose qui leur plait, ils vous demandent : " Vous le donnez ? " ils sont reconnaissants et vous rendront tout service que vous leur demanderez. Vous refusez : ils partent sans rien dire, de sorte qu’ils possèdent vraiment beaucoup de vertu. Et, si les jésuites avaient pu encore rester ici, je crois qu’une grande partie se serait convertie à la foi ; mais maintenant seules les côtes de la mer sont connues ; cependant que l’intérieur plein d’indiens est inconnu, le pays étant plein de forêts remplies de fauves et de serpents de sorte que les Européens ont voyagé à peine 20 heures dans le pays.

Pour le reste le pays serait très fertile en sucre, coton, cacao, indigo, clous de girofle et autres denrées coûteuses, s’il était cultivé mais c’est ce qui manque. Il n’y a que les noirs qui  le cultivent et depuis qu’ils travaillent pour de gros gains, cela va mal avec la  colonie qui, à moins qu’un changement ne survienne,  peu à peu tournera à rien.

À propos des vivres, nous mangeons du pain blanc de froment qui est importé d’Europe et d’Amérique du nord. La viande de vache est chère et mauvaise, mais la viande de porc se trouve facilement, et le poisson est abondant. Il y a peu de beurre sauf celui importé d’autres pays, et il est très cher et maintenant avec la guerre tous les vivres sont chers. Les fruits sont abondants comme des oranges douces et amères et d’autres sortes qu’on ne trouve pas en Europe. Des melons croissent en abondance mais les légumes poussent mal à part les haricots et une sorte de pois sur rames qui fleurissent et portent toute l’année. On y trouve des choux rouges mais ils ne sont pas pommés, une salade qui ne tourne pas et qui ne produit pas de semence. D’ailleurs toute la semence des légumes, excepté haricots et pois doit venir d’Europe : pommes, poires ne poussent pas ici. En général il n’y a pas un pays de tous ceux que j’ai vus qui peut être comparé avec le nôtre où tout est en abondance pour les besoins de la vie.

Ah ! si nous avions le bonheur de revoir ce Cher Pays et de Vous embrasser ! Cependant vu que cela m’est refusé actuellement par la volonté divine, peut-être comme punition pour mes péchés, je vous embrasse tous ensemble dans mon coeur avec les bras de l’amour ; et priez Dieu pour moi qu’il me soit miséricordieux et magnanime et qu’il me procure ce qui m’est agréable. Adieu. Portez-vous bien soyez persévérants en vertu et en toute persécution

Cayenne 9 brumaire an 7 25 octobre 1798 [en fait le mardi 30 octobre]

                   signé  J. V. de Neve curé à Westcapelle.

 

(1) Westkappelle, actuellement commune de Knokke-Heist

(2) L’auteur semble mélanger ici deux faits : le transfert de Rochefort au point d’embarquement et la traversée de l’Atlantique à bord de la corvette  La Bayonnaise .

   

© 2001-2005 Guy Marchal