Très chers père et mère, soeur
et frères. Félicité dans le Seigneur. Dieu soit loué ! nous sommes
arrivés sans tempête à Cayenne.
Le 20 thermidor an 6 - 7 aout [un
mardi] -, à 5 heures du soir nous
étions à la rade de l’île d’Yeu
petite île de France à 3 heures des côtes du Poitou, là est parti un bateau à
fond plat (2) [een vlette] et sommes arrivés à la
rade de Cayenne le 8 vendémiaire an 7 [samedi] 29 septembre 1798.
Pendant toute la
traversée j’ai été en bonne santé. Nous avons beaucoup souffert pendant cette
traversée, particulièrement lorsque nous sommes arrivés dans la
chaleur ; nous avons eu à endurer beaucoup de la faim et de la soif et
nous n’avons eu à manger que des féveroles [peerdenboonen : haricots de chevaux], des petits pois,
haricots secs avec des biscuits, du
porc salé, viande de boeuf; le matin un pichet de brandevin [brandewyn : eau-de-vie de vin] à
midi et le soir un quart de pinte de vin et trois fois le jour un verre à
bière d’eau, à moins que nous n’ayons une terre en vue, alors nous avons eu à boire autant que nous le
souhaitions. Mais ce qui nous a été particulièrement crucifiant ce fut la
chaleur, étant obligés de dormir à 40 ensemble dans un espace qui n’était pas
plus grand que la chambre habituelle d’une maison bourgeoise et où ne
pénétrait aucun autre air que celui venant d’en haut par deux trous carrés de
six pieds de côté, nous avons - pour le dire - sué à mort et nous avons été
presque dévorés de poux et de puces.
Arrivé sur la rade de Cayenne
j’ai eu un accident à la main à cause de la chute d’une vergue, ce qui m’a
causé beaucoup de mal. Avec cela j’ai eu une forte diarrhée et un peu mal à
la tête ce qui provient de la grande chaleur de sorte que j’ai été obligé
d’aller à l’hôpital et j’y suis encore : ma main est presque guérie mais
j’ai encore de la diarrhée et un peu mal à la tête.
La chaleur est aussi forte que
chez vous au milieu de l’été. La plupart qui sont arrivés ici de l’Europe
tombent malades et beaucoup en meurent. Des 200 qui sont arrivés avec la
première frégate 80 sont morts. Des nôtres et de ceux qui sont arrivés par le
Bayonnois [La Bayonnaise : nom du bateau], il y en a 10 qui sont morts
en cours de route et beaucoup sont ici à l’hôpital qui en sortiront à
peine ; les autres à peu près 80 ont été transférés à Canna- Mamma, une
île à 30 heures d’ici du côté de Surinam [ vers l’ouest de la colonie] et beaucoup
sont malades là bas. On dit qu’il y fait insalubre et qu’il n’y a rien à
acheter à part ce qui y est envoyé d’ici. Ils sont entretenus par la
nation ; ils habitent dans des cabanes à 24 ensemble et reçoivent
quotidiennement une livre et demie de pain, une livre et demie de viande
salée avec un peu de riz, et une mesure de taffia [sic], une sorte de liqueur
qu’on fabrique ici. Cependant j’espère ne pas devoir y aller mais acheter ma
table quelque part chez un cultivateur du plat pays du côté de Sinnamary ,
là, c’est plus salubre. Si les temps changent, j’espère pouvoir revenir
encore avec la grâce de Dieu ; sinon, je pense que c’est la volonté de
Dieu et qu’il nous en récompensera avec son paradis pour ces misères et
malheurs que nous souffrons pour son saint nom. Pour le reste je vous prie de
ne pas vous tracasser sur mon sort ; pensez que c’est en l’honneur de
Dieu et que c’est le sort des bons chrétiens, que vous avez un témoin et un
martyr dans votre famille. Priez Dieu qu’il nous réconforte tous avec sa
grâce divine pour persévérer jusqu’à la fin.
A propos de ce pays, c’est
malsain pour les Européens, il y a beaucoup de noirs qui sont presque tout
nus tout comme les indiens qui ne sont pas méchants de nature et aiment les
blancs mais sont généralement incroyants et n’ont d’autre souci que de vivre,
ils ne se préoccupent aucunement d’argent ou de bien et le meilleur service
que vous puissiez leur rendre : leur payer une petite bouteille de
taffia ; pour leur vie journalière, les hommes vont à la chasse ou à la
pêche.
Les femmes préparent pour les
hommes une sorte de pain, qu’elles font à base de racine et autre ingrédient.
Quand on entre dans leur cabane, elles vous donnent à manger et à boire et
elles le prendraient mal si vous n’en profitiez point. Quand la femme
accouche d’un enfant, elle va le laver dans la rivière la plus proche et le
mari se couche dans le hamac et y reste huit jours sans se lever. La femme
doit le servir : entre-temps les voisins viennent lui souhaiter beaucoup
de bonheur.
Quand ils ont habité quelque
temps dans un endroit, ils vont à un autre endroit où ils coupent le bois qui
est sur leur chemin avec leur hache et fabriquent une nouvelle cabane et
transportent tout leur ménage qui n’est d’aucune valeur. Pour le reste, ils n’emportent
que ce qu’il leur faut pour vivre, ils en sont contents. Parmi eux il n’y a
pas de voleurs ; s’ils viennent chez quelqu’un et qu’ils voient quelque
chose qui leur plait, ils vous demandent : " Vous le
donnez ? " ils sont reconnaissants et vous rendront tout service
que vous leur demanderez. Vous refusez : ils partent sans rien dire, de
sorte qu’ils possèdent vraiment beaucoup de vertu. Et, si les jésuites
avaient pu encore rester ici, je crois qu’une grande partie se serait
convertie à la foi ; mais maintenant seules les côtes de la mer sont
connues ; cependant que l’intérieur plein d’indiens est inconnu, le pays
étant plein de forêts remplies de fauves et de serpents de sorte que les
Européens ont voyagé à peine 20 heures dans le pays.
Pour le reste le pays serait
très fertile en sucre, coton, cacao, indigo, clous de girofle et autres
denrées coûteuses, s’il était cultivé mais c’est ce qui manque. Il n’y a que
les noirs qui le cultivent et depuis
qu’ils travaillent pour de gros gains, cela va mal avec la colonie qui, à moins qu’un changement ne
survienne, peu à peu tournera à rien.
À propos des vivres, nous
mangeons du pain blanc de froment qui est importé d’Europe et d’Amérique du
nord. La viande de vache est chère et mauvaise, mais la viande de porc se
trouve facilement, et le poisson est abondant. Il y a peu de beurre sauf
celui importé d’autres pays, et il est très cher et maintenant avec la guerre
tous les vivres sont chers. Les fruits sont abondants comme des oranges
douces et amères et d’autres sortes qu’on ne trouve pas en Europe. Des melons
croissent en abondance mais les légumes poussent mal à part les haricots et
une sorte de pois sur rames qui fleurissent et portent toute l’année. On
y trouve des choux rouges mais ils ne sont pas pommés, une salade qui ne
tourne pas et qui ne produit pas de semence. D’ailleurs toute la semence des
légumes, excepté haricots et pois doit venir d’Europe : pommes, poires
ne poussent pas ici. En général il n’y a pas un pays de tous ceux que j’ai vus
qui peut être comparé avec le nôtre où tout est en abondance pour les besoins
de la vie.
Ah ! si nous avions le
bonheur de revoir ce Cher Pays et de Vous embrasser ! Cependant vu que
cela m’est refusé actuellement par la volonté divine, peut-être comme punition
pour mes péchés, je vous embrasse tous ensemble dans mon coeur avec les bras
de l’amour ; et priez Dieu pour moi qu’il me soit miséricordieux et
magnanime et qu’il me procure ce qui m’est agréable. Adieu. Portez-vous bien
soyez persévérants en vertu et en toute persécution
Cayenne
9 brumaire an 7 25 octobre 1798
[en fait le mardi 30 octobre]
signé J. V. de Neve curé à Westcapelle.
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