Bagne de Guyane Histoire

Histoire du Bagne de Guyane

 

Avec la collaboration de J.P. Baucheron - Josette GL - Marielle Thouvenin - Paul Jadin - Sylvain Sankalé - Philippe P.L. de Ladebat - Gilbert et Marcel Gonthier – Michel Moracchini – Denis Vuillaume - Paul Jadin

 
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Première lettre de Moons vicaire à Boom

Avec l'aimable autorisation de la Revue d'Histoire Religieuse du Brabant Wallon

Chaussée de Bruxelles 65 a B1300 Wawre. Belgique.

chirel@bw.catho.be.

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De Cayenne en Amérique 20 brumaire an 7   11 9bre 1798

[samedi 10 novembre]

 

Chers Frères, Soeurs et Amis,

 

J’espère que cette mienne lettre écrite d’Amérique, vous trouvera tous en Europe dans le même état de santé, dont je jouis grâce à l’assistance de Dieu. Pour le reste voici un bref récit du début, de la suite et de la fin de notre voyage depuis le continent ou Europe vers le nouveau monde ou Amérique. Après de rumeurs sans cesse changeantes à Rochefort, nous fûmes enfin fixés sur notre sort le 13 thermidor an 6 - 31 juillet [mardi]quand vers midi les chars sont arrivés ici pour transporter nos bagages le lendemain vers les galiotes ou des embarcations plus petites [ce sont de petites galères] lesquelles au nombre de trois devaient nous amener à la corvette La Bayonnoise à la rade devant  l’île d’Yeu.

 

Le lendemain 14 thermidor - [mercredi] 1er aout arriva à 6 heures du matin le commissaire du pouvoir exécutif avec un officier municipal, accompagné d’une foule de chevaux et  de fantassins, il lut la liste de ceux qui devaient être embarqués. Ayant appelé chaque nom, il dit à haute voix : " Faites votre paquet pour partir " ; et en moins d’une heure, les personnes soumises à la déportation aussi bien ceux de l’hospice que de la prison Saint-Maurice se réunirent dans notre cour ou place ouverte où nous fûmes encerclés par les fantassins et précédés et suivis par les cavaliers, conduits jusqu’au port où nous fûmes embarqués avec nos bagages dans les trois bateaux qui immédiatement prirent le large.

 

Vous pouvez bien imaginer le trouble et la tristesse que cela causa chez la plupart d’entre nous, même chez ceux qui avaient obtenu un sursis [en français dans le texte et traduit ensuite ‘ ofte  opschorsinge ’] de départ. D’autres n’étaient pas émus ou troublés mais se comportaient en ces circonstances avec la plus grande fermeté et le plus grand sang-froid, que peut inspirer une conscience tranquille à ceux qui souffrent pour leur religion.

 

Nous avons quitté Rochefort au nombre de 120 personnes à bord de ces trois galiotes et le soir, nous avons jeté l’ancre en face de la corvette La Bayonnoise laquelle avec la corvette La Vaillante et sept à huit bateaux mouillaient devant la rade de l’île d’Aix [entre les îles de Ré et d’Oléron]. Cette nuit nous avons essayé de dormir quelque peu sur nos cartables, [boecksacken] portemanteaux [en fr.] et coffres autant que possible. Le lendemain matin nous avons navigué jusqu’à La Bayonnoise qui nous a pris à bord avant midi et où a été lue jusqu’à deux ou trois fois la liste pour voir si tous les déportés étaient bien embarqués.

 

La Bayonnoise est une corvette à trois mâts armée de 30 canons. Sa longueur est de 180 pieds et sa largeur 32. Toutes les places, aussi bien en dessous qu’au-dessus, entre le mât de milieu ou grand mât et le mât d’artimon ou la poupe du bateau (1) servant de promenade, séjour et lieu de repos au Capitaine et à ses officiers ; le commissaire spécialement mandaté par le Directoire, matelots, canonniers et soldats estimés au nombre de 200 personnes, notre groupe constituait 120 déportés, ensemble plus de 300 personnes.

 

La place entre le mât d’artimon et la proue du bateau servait de cuisine en dessous et de lieu de travail pour les matelots au-dessus, et en dehors de ce temps [occupés par les matelots] servait aussi à nos occupations et de lieu de séjour. L’espace entre le grand mât et le mât d’artimon, tant en dessous qu’au-dessus, servait de lieu de séjour et repos pour les déportés. Là se trouvait dans les endroits situés en haut appelés batteries [battelryen] quelques bateaux et des morceaux de mât pour servir en cas de besoin (2). Là il n’y avait ni chaises, ni bancs. Là nous devions manger ensemble par groupe de sept, nous nous trouvions si serrés les uns à côté des autres que l’un devait faire place à l’autre pour pouvoir prendre quelque nourriture. L’un cognait l’autre quand il devait partir.

 

Le mouvement ou le roulis du bateau était parfois si fort que nous avions des difficultés pour rester debout et que  les tonneaux où étaient notre nourriture et boisson se renversaient et roulaient et que nous devions les placer quelque part ailleurs sur des morceaux de bois. La longueur de ce lieu tant en dessous qu’au-dessus pouvait atteindre 50 à 60 pieds. Pour notre déjeuner le matin nous recevions chacun un gobelet de vin rouge qui, après une semaine, fut remplacé par un coup de brandevin, item un gobelet d’eau accompagné d’un biscuit si dur que, pour le manger,  nous devions le laisser tremper ou le casser avec un bout de fer ;  midi et soir nous recevions un gobelet de vin et un gobelet d’eau dont la mesure valait le tiers ou le quart d’une bouteille, en outre du boeuf salé, de la viande de vache ou de porc avec du biscuit. Le soir, une soupe aux pois ou aux haricots, mais d’habitude des féveroles ou des choses qui y ressemblaient. Ils étaient cuits à l’eau et avec un peu d’huile ajoutée, avec cela un peu de biscuit et c’était tout.

 

Parfois, mais très rarement, au lieu de viande nous recevions du poisson séché et salé appelé merluche [en fr. dans le texte] dont l’odeur nous plaisait à tous. Parfois aussi mais très rarement nous recevions du riz au lieu de soupe. Avec le temps le vin chauffait et devenait sûr, l’eau se gâtait et pourrissait à moitié, le biscuit devenait si rassis qu’à l’intérieur il y avait des toiles d’araignées et des larves blanches, nous ne pouvions recevoir rien d’autre puisqu’il n’y avait pas même quelque chose à  acheter, c’était notre nourriture quotidienne.

 

Descendons vers notre dortoir, dont le plancher était à peu près au niveau de l’eau. Sur le sol étaient étendus les matelas si proches l’un de l’autre qu’ils ne semblaient former qu’un seul matelas ; ces matelas servaient de lieu de repos aux malades et aux personnes très lourdes [zwaere persoonen ]. Au-dessus de ces matelas pendaient à des crochets des machines à repos [rustmachinen ], nommées hamacs, ce sont des toiles de lin liées aux quatre coins, dont les cordes sont attachées à des crochets dans la poutre. Ces hamacs suivent le mouvement du bateau, et sont suspendus si près l’un de l’autre qu’il faut se coucher tête-bêche [litt. qu’une personne doit se coucher avec la tête là où l’autre a ses pieds]. Sinon ces deux personnes seraient trop serrées et étoufferaient. La hauteur de ce dortoir suffit à peine pour se tenir debout, et donc il y a peu d’espace entre les hamacs et les matelas. Le dortoir est également fermé par un très épais treillis de bois, qui prive de lumière ; de sorte que personne, à moins de se trouver près de ce treillis, ne pouvait lire quelque chose. Avec le temps ces matelas se remplirent de poux. Et finalement le bateau en fut envahi. Personne d’entre nous n’en échappa. Nous les attrapions sur nos vêtements. Et, pour ôter cette vermine, nous n’étions pas gênés de nous inspecter l’un l’autre en public au cou et sur la poitrine.

 

Dans les premières semaines, tous les soirs à 7 heures nous étions enfermés dans notre dortoir, qui s’ouvrait le matin à 6 heures, pendant ce temps, nous endurions grande chaleur et suffocations. Le jour nous ne pouvions monter qu’une heure et par groupe de 30 afin de prendre de l’air frais ; comme un tel traitement provoquait des maladies, surtout par la chaleur qui augmentait continuellement, il nous fut permis, par la suite de rester alors toute la journée sur le pont, mais de telle façon que nous devions nous rendre dans les batteries , là où les matelots devaient exécuter de lourdes manœuvres. Les malades étaient aussi couchés dans les batteries pour ne pas contaminer les bien-portants, comme [cela se passa] au début. Après il nous fut aussi permis de rester sur le pont même la nuit et ainsi plusieurs dormirent dans les chaloupes qui étaient dans les batteries, d’aucuns aussi sur l’une ou l’autre planche ou bois, d’autres quelque part dans un coin, d’autres à plat sur le pont [en fr. dans le texte et expliqué par ofte ‘t dek van ‘t schip ] : les autres allaient dormir en bas, où l’air était si chaud si vicié que la chaleur nous atteignait dès l’escalier. À peine quelqu’un était-il descendu qu’à l’instant même la sueur l’inondait, et le matin il était mouillé comme s’il sortait de l’eau et pour réduire quelque peu cette chaleur externe, et pour rafraichir un peu l’air, le soir on plaçait une machine appelée manche [en fr] ou ventose [en fr] mise contre le treillis de bois et hissée au mât. Cette machine en toile de lin avait la forme arrondie dans laquelle le vent jouait et rafraichissait ainsi le dortoir. Tous les matins ce dortoir était aussi parfumé avec de la poudre diluée dans de l’eau afin de chasser les vapeurs mauvaises (3).

 

Je vous laisse à juger quelles misères et quels dangers nous avons dû endurer sur le bateau ; nous y avons souffert bien plus que dans toutes les prisons précédentes mises ensemble, de sorte que nous soupirions être à terre comme un poisson [aspire] être à l’eau ; et que nous fûmes étonnés de n’avoir pas plus de 7 prêtres morts et 2 matelots, cela d’autant plus que beaucoup de personnes à moitié malades ou pas encore rétablies de leur maladie précédente durent être embarqués ainsi. Après leur décès les morts étaient liés dans un sac et jetés à la mer [lestés] d’un poids. À cette occasion je vous fais part qu’Havelange recteur magnifique de l’ancienne université disparue de Loven et aussi un orateur sacré [kerkhof oratoor] sont morts il y a quelques mois à l’hôpital de Cayenne.

 

Cela dit, au préalable, c’est ainsi que nous nous sommes  embarqués le 15 thermidor [vendredi] 2 aout [1798] dans la Bayonnoise, nous étions restés à l’ancre devant Aix jusqu’au 20 inclus au nombre de 679 (4). Ce soir-là, ayant levé l’ancre, nous sommes partis à 8 heures et à minuit nous avons à nouveau jeté l’ancre devant l’île de Ré. Le lendemain, nous avions l’île d’Oléron en vue mais à une plus grande distance. Le 21 à 2 heures de l’après-midi [jeudi 8 aout] l’ancre a enfin été levée pour de bon jusqu’à ce qu’elle soit de nouveau jetée le 8 vendémiaire an 7, 30 septembre 1798 [en fait le samedi 29], à une heure et demi de Cayenne, lieu de notre destination.

 

Parfois nous avons eu du bon vent, parfois modéré, parfois calme plat, et parfois un vent contraire qui nous renvoyait vers les côtes de l’Afrique : en conséquence, nous avons parcouru en un jour et une nuit une distance  tantôt de 60, de 50, de 30, ou de 20 [heures] et maintenant même pas une heure de distance. Notre bateau est toujours resté loin des côtes et a pris des routes inhabituelles pour éviter de cette manière la puissance ennemie et cela pourrait être une raison de la longue durée de notre traversée. La corvette La Vaillante laquelle - pense-t-on - avait pris à bord 40 prêtres déportés de l’île de Ré, et quelques passagers et laïcs [wereldelyke  en passagiers ]en supplément et laquelle est partie quelques jours avant nous et naviguant plus vite que la nôtre n’est pas encore repérée si bien qu’elle a probablement été capturée par la puissance anglaise ou a péri, ou bien s’est réfugiée dans quelque port de France, d’Espagne ou d’ailleurs (5).

 

Nous avons continué notre voyage jusqu’au 28 thermidor 15 aout, quand nous avons fait la kermesse d’une autre manière que vous, à Anvers, Boom ou Kontich ; car le matin le matelot  qui est toujours de garde sur le plus haut du mât, crie qu’il voit un grand bateau au loin, qui lui semble être plus grand que le nôtre. Au bout d’un temps, nous pûmes l’apercevoir nous aussi ; il vient droit sur nous : ceci laisse à supposer qu’il s’agit d’un Corsier ou frégate anglaise. Il approche de plus en plus, notre capitaine fait descendre tous les déportés ; nous sommes tous enfermés, les coffres sont tirés du côté de notre dortoir, pour pouvoir réparer le bateau au cas où quelque brèche serait faite par quelque boulet de canon.

 

Nous restons là bas dans la chaleur jusqu’au soir, sans absorber quoi que ce soit comme un peu de vin, bien que de la nourriture nous soit quand même présentée ; mais la plupart remplis de peur la refusèrent. Le capitaine donne ordre de préparer tout pour riposter, les canons sont chargés, les cordages et autres instruments de guerre sont amenés ; les canonniers, les matelots chacun doit être à son poste ; le capitaine les encourage tous de se battre vaillamment, et ils répondirent ensemble : vaincre ou mourir ! Finalement les bateaux ne restent qu’à portée de canon l’un de l’autre, et l’autre bateau dont le capitaine est amené en barque à notre bord, est reconnu comme un bateau de commerce, et ses papiers étant bien examinés, on découvre qu’il s’agit d’un navire Danois. Le capitaine raconte encore  qu’il a été fouillé par une frégate anglaise  qui nous suivait, sur ce, l’équipage de notre corvette est resté toute la nuit sur le guet. Ainsi se termina le 28 thermidor [15 aout].

 

On aperçut le 29 [thermidor] - [vendredi] 16 [aout], trois bateaux différents, mais pas un des trois n’approcha ils s’éloignèrent de notre route. Ce n’est que 1er fructidor [le dimanche]18 aout que nous passâmes le cap Finisterre [n.-o. de la Galice], situé à 190 heures de Rochefort ; les vents restèrent calmes pendant quelques jours. Deux bateaux apparurent loin de nous, mais disparurent de vue. Le [mardi] 3 au soir on vit deux autres bateaux qui suscitèrent diverses conjectures ; nous nous trouvions alors sur cette partie de la mer qui est la route habituelle des bateaux qui naviguent d’Amérique vers l’Espagne, le Portugal et la France et vers d’autres parties d’Europe. Au soir nous allâmes prendre du repos, inquiets sur ce qui se passerait cette nuit entre ces deux bateaux et le nôtre. Le nôtre augmentant la voile a contraint l’un des deux à la reddition entre 11 et 12 heures de la nuit après le troisième boulet de canon ; c’était un bateau anglais venant du Portugal et chargé de sel qui a été racheté pour une somme d’argent le lendemain. Le deuxième aussi un bateau anglais et venant du Levant ou de Turquie, chargé de peaux, a également été pourchassé par le nôtre et capturé le [mercredi] 4 fructidor au matin vers 6 heures. Le capitaine de ce dernier bateau a été transféré avec son équipage chez l’autre capitaine sur le bateau capturé en premier lieu, et ainsi ils naviguèrent vers l’Angleterre ; le deuxième bateau, après avoir été privé de ses voiles et de ses équipements les plus importants et ses mâts ayant été abattus, a été percé vers midi, et ceci ne réussissant pas rapidement il a été incendié. Le lendemain matin, nous le voyions encore brûler et fumer à longue distance.

 

Le 5 [jeudi 22 aout] nous sommes passés près du golfe et les îles Açores. Le 16, [lundi 2 septembre] selon les affirmations du capitaine, des officiers et les observations faites par les instruments astronomiques, nous sommes enfin passés aux environs du tropique. Pendant presque tout ce mois [fructidor] nous avons eu assez peu de vent : les 4 et 5 passés  [ den 4 en 5 vervuldag ] le vent nous fut favorable, les 4 jours suivants le vent nous fut peu propice, le reste du temps nous eûmes bon vent, cependant nous craignions d’être encore loin de Cayenne ; mais la subite variation de la couleur des eaux qu’on observa le 5 vendémiaire 27 septembre [ le mercredi 26] , nous fit conjecturer ne pas être loin de la terre.

 

L’eau devint tantôt rougeâtre, tantôt verdâtre et trouble, comme nous l’avions constaté au départ de Rochefort ; en pleine mer l’eau est autrement bleue et passablement claire. Un autre signe fut, étant encore loin dans la mer, que nous ressentions des courants, qui en se soulevant avec grande violence auraient entraîné le bateau, s’il n’avait pas été retenu par les vents jouant dans les voiles. On dit que cela provient d’une rivière d’Amérique à savoir celle de l’Amazone dont on dit qu’elle est large de 60 heures à son embouchure. Un troisième signe fut [la présence] des oiseaux qui se montraient à nous. Pour éviter ces courants et trouver du bon vent nous avons été vers l’équinoxiale [le tropique du Cancer] et  là nous avons pris la ligne droite vers Cayenne.

 

Le 1er jour de vendémiaire [22 septembre 1798 - an 7, nouvelle année]  les matelots ont aussi sondé plusieurs fois la profondeur de l’eau avec des instruments et à chaque reprise ils ont trouvé la profondeur,  ce qui les oblige à  jeter l’ancre pour éviter ainsi les roches et les bancs de sable, au cas où il y en aurait eu quelque part sous l’eau : car nous en avons vu beaucoup dépassant l’eau, dont un très grand était plein de grands oiseaux qui venaient voler autour de notre bateau, mais qui furent dispersés par deux coups de canon. Ces derniers jours nous avons aussi découvert plusieurs collines ou rochers et enfin l’Amérique. Ainsi, flottant doucement,  le 8 vendémiaire 30 septembre [samedi 29] au soir, nous avons jeté l’ancre à une heure et demie de Cayenne. À cause de la faible profondeur de l’eau nous avons dû rester à cet endroit de mouillage jusqu’à la nouvelle lune. C’est ainsi que nous sommes arrivés le 17 vendémiaire 9 octobre après-midi [lundi 8 octobre] au port de Cayenne situé près de la ville où l’on peut se procurer des fruits et de la nourriture. Le 14 thermidor [mercredi] 1er aout nous sommes partis de Rochefort et le 17 vendémiaire nous avons accosté à Cayenne, ce qui constitue 69 jours de misère que nous avons passés en mer.

 

Tout le temps de notre voyage, à l’exception de la proue et des poissons étranges nous n’avons vu que l’eau et l’air,. À plusieurs reprises nous avons vu divers cochons de mer [zeevarkens ] (6) aussi grands ou plus grands que les porcs de terre [aardevarkens ] qui venaient près de notre bateau. Nous avons vu aussi divers poissons nommés thons [tons ]. Les matelots en ont capturé quelques-uns. Nous vîmes aussi plusieurs poissons volants qui étaient chassés par des poissons plus grands et qui continuaient à voler longtemps au-dessus de l’eau ; tout comme une sorte de poisson nommé Requin [en fr.] qui sont très agressifs et d’une grande force. Plus on approchait du tropique, plus on ressentait la chaleur du soleil, et sans vent, la chaleur était presque insupportable. La masse des gens y contribuaient aussi beaucoup, aussi parce qu’on ne pouvait avoir l’ombre des voiles ; à midi le soleil était presque au zénith [litt. droit au-dessus de nous]. Dans ces régions le jour et la nuit sont d’égale longueur toute l’année, à 6 heures du matin le soleil se lève, à 6 heures du soir il se couche.

 

Les matins, les nuits et les soirs sont frais mais après 9 heures du matin jusqu’à 3 ou 4 heures du soir, personne ne sort à moins de nécessité, et alors on emploie habituellement un parasol. Les mois les plus chauds sont messidor, thermidor, fructidor, vendémiaire et dans ces mois il pleut peu, nous en avons fait l’expérience et nous l’avons appris des gens du pays (7). Mais les mois suivants commencent peu à peu les pluies et augmentent tellement  qu’il pleut à pleins seaux, ce qui dure plusieurs mois.

 

Les maisons de Cayenne sont construites de manière à protéger les habitants des grandes chaleurs. Devant les maisons il y a de grandes galeries en bois ouvertes, les fenêtres sont grandes et ouvertes ; la nuit elles restent telles ou sont fermées par des rideaux de gaze ou avec des lattes entre lesquelles il y a un espace pour laisser jouer le vent. Dans toute la ville de Cayenne, on ne découvre aucune cheminée au-dessus des maisons : les gens font la cuisine en plein air ou dans les galeries faites en dehors de la maison.

 

Les fruits de cette terre sont beaux, des ananas, de grandes oranges très douces, de petits citrons mais très sûrs, des bananes, des poires de bananes [bannaen peiren], tout très doux, du sucre qui pousse en canne, des melons, du cacao, quelques sortes de plantes potagères comme carottes, patates, choux etc… On fait ici le pain nommé cassave avec des racines et l’écorce des arbres et une racine appelée manioc (8)

 

Ici la boisson est du taffia [sic] ce qui ressemble très fort à du brandevin français et qui est du jus de canne à sucre. En outre, on trouve ici du bon pain blanc et du vin, mais le vin est amené d’Europe tout comme le blé, ou des îles proches d’ici; c’est pourquoi, en quelques semaines, le prix des denrées est dix fois plus haut ou plus bas d’après ce qui arrive ou n’arrive pas. Le prix des fruits du pays est bon marché, l’eau à boire est bonne ici; on trouve aussi de la viande et du poisson, mais pas en abondance.

 

Les habitants tant les blancs que les noirs, sont bienveillants. Il y a ici un arrêté [en fr.] par lequel il n’est pas autorisé aux déportés d’habiter dans la ville ou sur l’île de Cayenne, laquelle île mesure 16 lieues de contour; mais cela leur est autorisé dans tous les endroits de la Guyane Française dont l’île de Cayenne est séparée par la mer et les autres rivières.

 

Les premiers déportés habitent l’île de Sinnamary située à 20 lieues d’ici; là bas c’est salubre et les vivres y sont facilement accessibles. Les derniers déportés sont sur l’île de Canna- Mamma, presque dans le même isolement; cependant il n’y fait pas aussi salubre que çà et les moyens de subsistance y sont rares, c’est pourquoi on dit: " ils ont été ou ils seront transférés à Sinnamary! " [voir annexe II]. D’après le même arrêté, les déportés sont autorisés à acheter ou à louer un bout de terrain et à exercer leur ingéniosité soit par eux-mêmes, soit par l’intermédiaire des nègres tout comme le font les déportés du plat pays [la plaine] qui y ont  loué ou acheté une habitation et là avec l’aide et le travail des nègres ils ont établi des fermes avec des animaux.

 

Chacun peut aussi prendre sa place chez de bonnes gens qui veulent les héberger ou acheter chez eux leur nourriture; il y en a beaucoup qui se sont placés ainsi, cependant tous les précités ne sont plus entretenus par la république. Les autres qui demeurent en groupe sont au nombre de 24 dans une cabane ou maison bâtie par la nation; chacun reçoit de la viande ou du riz et du pain, et, comme boisson  du taffia. Il y a là quelques gardiens pour les empêcher de quitter sans permission écrite leur île respective : néanmoins Pichegru,  Barthelemi (9) ainsi que quelques autres représentants [en fr.] au nombre de 8 se sont échappés et ont navigué ailleurs au moyen d’un bateau livré par un américain.

 

On a transporté dans un plus petit bateau nos confrères avec leur bagage le 19 [19 vendémiaire an 7 : mercredi 10 octobre] sans passer par Cayenne et ils sont partis à Canna-Mamma. Mais la nuit, un vent violent survenant fit déferler les vagues sur eux et par dessus leur bateau, ils sont revenus 5 heures en arrière, et le lendemain, le 20, ils ont poursuivi leur route et ont abordé Canna-Mamma le 25 [mardi 16 octobre].

 

Les premières six à sept semaines, je n’ai rien su de la mer, mais les dernières semaines, j’ai attrapé une petite fièvre intermittente, c’est pourquoi, le 18 vendémiaire, apprenant que notre destination serait Canna-Mamma ou bien Sinnamary, j’ai été d’avis d’aller pour un temps à l’hôpital de Cayenne, afin d’y guérir de la fièvre et de la fatigue et d’être délivré des incommodités et crasses de la corvette, et en même temps de retarder à ma guise mon voyage ultérieur et de pouvoir autant que possible améliorer mon sort.

 

Dans cet hôpital tenu par des religieuses qui, de France sont venues ici accomplir leur profession, tout est très propre; le service est le meilleur qui soit, la nourriture bonne, l’endroit frais et aéré, de sorte que chacun y reste aussi longtemps qu’il le peut. Je suis ici avec quatre autres du plat pays [van ‘t nederland ] à part les Français. Cet hôpital est situé face à la mer et, grâce à maints rochers se trouvant sur le rivage face à la mer, est protégé de la force des vagues qui pourraient avaler l’île voisine. Toute la région de Cayenne est remplie de rochers.

 

La fièvre qui me rend un peu malade ne m’a laissé aucune suite depuis beaucoup de jours; mon appétit est bon, de sorte que j’espère qu’elle ne me reprendra plus. Ceux qui sont en état vont se promener matin et soir pour quelques heures à la mer ou dans les plaines devant l’hôpital ou bien dans la nouvelle cité érigée avant la révolution. Ceux qui sont complètement rétablis vont dans une maison commune située dans la ville de Cayenne, où ils reçoivent vivres et boisson de la nation ; et là, y est encore ajouté par les braves habitants, de la sorte ceux-là sont pleinement satisfaits. Et ils viennent nous rendre visite tous les jours à condition qu’il leur soit autorisé de sortir pour quelques heures matin et soir. Ils y restent jusqu’à ce qu’ils obtiennent une place dans la Guyane française, soit par hébergement gratuit, soit par hébergement payant chez des particuliers, soit encore en choisissant d’habiter chez d’autres qui ont obtenu un logement à Sinnamary, Canna-Mamma ou à d’autres endroits près de la mer sur les côtes de la Guyane française

 

La Guyane française est très vaste; peut-être 200 heures de long; l’intérieur de ce pays est habité par des noirs, qui, depuis, ont aussi été libérés par la liberté française. quand ils furent affranchis de leur état d’esclave. Ils habitent des cabanes et changent d’habitation aussi souvent qu’il leur plait, et ils abattent les arbres en un autre endroit pour y construire de nouvelles cabanes ou huttes; ils sèment et plantent des végétaux ou des arbres dont ils savent faire leur pain; ils ont aussi entre eux à divers endroits un capitaine qui a sur eux droit et autorité; ils y vivent aussi de gibier et de poissons. Cette Guyane est échue aux Français par un échange avec les Anglais pour l’île du Canada, au temps de la guerre entre ces deux nations il y a quelques années (10).

 

Pour les Européens ces régions sont malsaines. Un bataillon de fantassins, pour la plupart des gens d’Alsace sur le Rhin, qui se composait de 700 personnes, sur les six ans qu’ils ont séjourné ici, la mort les a ramenés à l’effectif actuel de 300 hommes.

 

Le 14 brumaire 5 novembre [dimanche 4] deux frégates sont arrivées ici venant de France avec un nouveau gouverneur pour la Guadeloupe et aussi un nouveau commandant pour la Cayenne et la Guyane française, et aussi un nouvel agent pour la Cayenne, ensemble avec des soldats pour renforcer la garnison ici. De ceux-ci beaucoup sont tombés malades en mer et qui ont été acheminés vers l’hôpital pour leur guérison. Jusqu’à Canna-Mamma et Sinnamary il y a aussi beaucoup de malades.

 

Finalement chers frères, sœurs  et amis, notre sort est entre les mains du seigneur des forces célestes ; que sa volonté divine soit faite ! Ne pas être content avec ce qu’il veut  est d’une certaine manière vouloir dépasser son autorité et sa puissance. Vouloir que les choses qu’il ordonne ou permet dans ce monde se déroulent d’une autre manière c’est vouloir quelque part qu’il ne soit pas le seigneur et maitre de tout. Rien ne nous arrive si ce n’est par ses ordres ; tout sert à notre bien ; qu’avons-nous à craindre de lui qui nous aime avec droiture : toute adversité, maladie et misères , et les persécutions de ce monde changent de nature et de nom quand on les considère comme venant de sa main. Ce que le monde appelle adversité et oppression est prospérité et bonheur quand on les considère dans l’ordre de sa prévoyance. Il dit dans l’évangile : Heureux ceux qui pleurent. Heureux ceux qui subissent persécution. Tous les saints y sont passés. Lui-même n’a pris possession de sa gloire que par la mort sur la croix. Par l’oppression et la persécution on arrive finalement au ciel lequel est l’éloignement de tout le mal et le rassemblement de tout le bien ;  le chef d’œuvre de sa toute-puissance, le prix de son sang, l’accomplissement de tous les voeux du coeur humain et encore plus au-delà de tout ceci. Qu’est-ce que cela peut faire où nous sommes ici-bas si ce n’est que nous sommes toujours avec lui là haut pour toujours.

 

Le bonheur éternel peut bien couter un peu de peine et si notre vie ici-bas sur la terre dure un peu plus brièvement ou plus longuement, qu’est-ce que cela peut y changer si l’on gagne au moins la vie éternelle. Ces réflexions et d’autres que m’inspire ma sainte religion m’ont soutenu jusqu’à présent par la grâce de Dieu et, comme je l’espère, continueront à me soutenir dans toutes les misères et désagréments survenus jusqu’à maintenant et qui devront encore survenir. Ainsi, je n’ai, jusqu’à présent, pas eu de chagrin manifeste, de tristesse ou d’inquiétude ; j’espère et je prie que cela continue.

 

Portez-vous bien ; je vous embrasse tous ; je prie pour vous ; priez pour moi pour que le seigneur vous prenne et me prenne en sa sainte garde. Très chers frères, soeurs et amis.

                                  

Votre dévoué frère

                                              

J.B. Moons vicaire à Boom

 

De Cayenne en Amérique le 20 brumaire an 7  - le 11  novembre 1798 [samedi 10 ]

 

(1) La corvette est un “ trois mâts ” de la poupe à la proue: le mât d’artimon, le grand mât et le mât de misaine, et en oblique le beaupré tout à l’avant.

(2) Les batteries désignent la double rangée de canons disposée sur un pont à bâbord et à tribord. Il s’agit ici probablement de l’espace occupé par les batteries des  gaillards, à chacune des extrémités du bateau, sur le premier pont depuis le grand mât d’une part et le mât de misaine d’autre part : les gaillards d’avant et d’arrière, espace réduit qui explique l’inconfort.

(3) voir en annexe II le récit de Laffon de Ladebat.

(4) Parmi, ces 679 tous ne furent pas envoyés à Cayenne certains restèrent prisonniers en France. Quant aux déportés à Cayenne, ils furent répartis dans plusieurs bateaux.

(5) La Vaillante partie le 2 aout, fut capturée huit jours plus tard par les Anglais qui libérèrent les prisonniers. [voir P. VERHAEGEN, La Belgique sous la domination française 1792-1814 tome III La guerre des paysans : 1798-1799, Bruxelles, 1981, éd. Culture & Civilisation (reproduction. anastatique.)  p. 255. [Par ailleurs, cet ouvrage paru dans les années 1930 n’est pas  exempt de nationalisme belge et d’apologie ultramontaine]

(6) Un cétacé, probablement un marsouin ?

(7) Quelques notions climatiques sur la Guyane française  : la température moyenne est 30° le jour et 24 ° la nuit. L’hygrométrie : 3 à 5 m de pluie par an (contre 1,5 m en France) - humidité 95%. L’année se répartit : une petite saison des pluies de fin novembre à février, un petit été de mars, grande saison des pluies d’avril à fin juillet, saison sèche fin juillet à fin novembre. L’atmosphère très humide favorise les vecteurs du paludisme : prolifération de moustiques surtout entre 18 et 21 heures et plus encore sur le Maroni et l’Oyapock.

(8) “ Cassave (mot guarani) n.f. espèce pain en forme de galette, que l’on prépare avec de la fécule de manioc, et, par extension le manioc lui-même ”. Nouveau Larousse Illustré, vol. 2,  s.d. [1898 - 1904]

(9) Devenu général en peu de temps, Charles Pichegru (1761 – 1803) préparait un coup d’État et le rétablissement de la monarchie quand il fut découvert et déporté à la Guyane. Il réussit à s’évader et à regagner la France, il participa au complot de Cadoudal. Arrêté, il  fut trouvé mort dans sa prison.

François, marquis de Barthélemy (1750 – 1830), il siégeait au Directoire parmi les modérés et  fut une des victimes du coup d’État du 18 fructidor an  V( 4 septembre 1797). Déporté à Cayenne il en revint lors du coup d’État de Bonaparte le 18 brumaire an VIII  ( 9 novembre 1799) 

(10) En 1763 à la fin désastreuse pour la France de la  Guerre de sept ans . 

   

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