De
Cayenne en Amérique 20 brumaire an 7
11 9bre 1798
[samedi
10 novembre]
Chers Frères, Soeurs et Amis,
J’espère que cette mienne lettre
écrite d’Amérique, vous trouvera tous en Europe dans le même état de santé,
dont je jouis grâce à l’assistance de Dieu. Pour le reste voici un bref récit
du début, de la suite et de la fin de notre voyage depuis le continent ou
Europe vers le nouveau monde ou Amérique. Après de rumeurs sans cesse
changeantes à Rochefort, nous fûmes enfin fixés sur notre sort le 13
thermidor an 6 - 31 juillet [mardi]quand vers midi les chars sont arrivés ici
pour transporter nos bagages le lendemain vers les galiotes ou des
embarcations plus petites [ce sont de petites galères] lesquelles au nombre
de trois devaient nous amener à la corvette La Bayonnoise à la rade
devant l’île d’Yeu.
Le lendemain 14 thermidor -
[mercredi] 1er aout arriva à 6
heures du matin le commissaire du pouvoir exécutif avec un officier
municipal, accompagné d’une foule de chevaux et de fantassins, il lut la liste de ceux qui devaient être
embarqués. Ayant appelé chaque nom, il dit à haute voix : " Faites
votre paquet pour partir " ; et en moins d’une heure, les personnes
soumises à la déportation aussi bien ceux de l’hospice que de la prison
Saint-Maurice se réunirent dans notre cour ou place ouverte où nous fûmes
encerclés par les fantassins et précédés et suivis par les cavaliers,
conduits jusqu’au port où nous fûmes embarqués avec nos bagages dans les
trois bateaux qui immédiatement prirent le large.
Vous pouvez bien imaginer le
trouble et la tristesse que cela causa chez la plupart d’entre nous, même
chez ceux qui avaient obtenu un sursis [en français dans le texte et traduit
ensuite ‘ ofte opschorsinge ’] de départ. D’autres
n’étaient pas émus ou troublés mais se comportaient en ces circonstances avec
la plus grande fermeté et le plus grand sang-froid, que peut inspirer une
conscience tranquille à ceux qui souffrent pour leur religion.
Nous avons quitté Rochefort au
nombre de 120 personnes à bord de ces trois galiotes et le soir, nous avons
jeté l’ancre en face de la corvette La Bayonnoise laquelle avec la corvette
La Vaillante et sept à huit bateaux mouillaient devant la rade de l’île d’Aix
[entre les îles de Ré et d’Oléron]. Cette nuit nous avons essayé de dormir
quelque peu sur nos cartables, [boecksacken]
portemanteaux [en fr.] et coffres autant que possible. Le lendemain matin
nous avons navigué jusqu’à La Bayonnoise qui nous a pris à bord avant midi et
où a été lue jusqu’à deux ou trois fois la liste pour voir si tous les
déportés étaient bien embarqués.
La Bayonnoise est une corvette
à trois mâts armée de 30 canons. Sa longueur est de 180 pieds et sa largeur
32. Toutes les places, aussi bien en dessous qu’au-dessus, entre le mât de
milieu ou grand mât et le mât d’artimon ou la poupe du bateau (1)
servant de promenade, séjour et lieu de repos au Capitaine et à ses
officiers ; le commissaire spécialement mandaté par le Directoire,
matelots, canonniers et soldats estimés au nombre de 200 personnes, notre
groupe constituait 120 déportés, ensemble plus de 300 personnes.
La place entre le mât
d’artimon et la proue du bateau servait de cuisine en dessous et de lieu de
travail pour les matelots au-dessus, et en dehors de ce temps [occupés par
les matelots] servait aussi à nos occupations et de lieu de séjour. L’espace
entre le grand mât et le mât d’artimon, tant en dessous qu’au-dessus, servait
de lieu de séjour et repos pour les déportés. Là se trouvait dans les
endroits situés en haut appelés batteries [battelryen] quelques bateaux et des morceaux de mât pour servir
en cas de besoin (2). Là il n’y
avait ni chaises, ni bancs. Là nous devions manger ensemble par groupe de
sept, nous nous trouvions si serrés les uns à côté des autres que l’un devait
faire place à l’autre pour pouvoir prendre quelque nourriture. L’un cognait
l’autre quand il devait partir.
Le mouvement ou le roulis du
bateau était parfois si fort que nous avions des difficultés pour rester
debout et que les tonneaux où étaient
notre nourriture et boisson se renversaient et roulaient et que nous devions
les placer quelque part ailleurs sur des morceaux de bois. La longueur de ce
lieu tant en dessous qu’au-dessus pouvait atteindre 50 à 60 pieds. Pour notre
déjeuner le matin nous recevions chacun un gobelet de vin rouge qui, après
une semaine, fut remplacé par un coup de brandevin, item un gobelet d’eau
accompagné d’un biscuit si dur que, pour le manger, nous devions le laisser tremper ou le casser avec un bout de
fer ; midi et soir nous
recevions un gobelet de vin et un gobelet d’eau dont la mesure valait le
tiers ou le quart d’une bouteille, en outre du boeuf salé, de la viande de vache
ou de porc avec du biscuit. Le soir, une soupe aux pois ou aux haricots, mais
d’habitude des féveroles ou des choses qui y ressemblaient. Ils étaient cuits
à l’eau et avec un peu d’huile ajoutée, avec cela un peu de biscuit et
c’était tout.
Parfois, mais très rarement,
au lieu de viande nous recevions du poisson séché et salé appelé merluche [en fr. dans le texte] dont
l’odeur nous plaisait à tous. Parfois aussi mais très rarement nous recevions
du riz au lieu de soupe. Avec le temps le vin chauffait et devenait sûr,
l’eau se gâtait et pourrissait à moitié, le biscuit devenait si rassis qu’à
l’intérieur il y avait des toiles d’araignées et des larves blanches, nous ne
pouvions recevoir rien d’autre puisqu’il n’y avait pas même quelque chose à acheter, c’était notre nourriture
quotidienne.
Descendons vers notre dortoir,
dont le plancher était à peu près au niveau de l’eau. Sur le sol étaient
étendus les matelas si proches l’un de l’autre qu’ils ne semblaient former
qu’un seul matelas ; ces matelas servaient de lieu de repos aux malades
et aux personnes très lourdes [zwaere
persoonen ]. Au-dessus de ces matelas pendaient à des crochets des
machines à repos [rustmachinen ],
nommées hamacs, ce sont des toiles de lin liées aux quatre coins, dont les
cordes sont attachées à des crochets dans la poutre. Ces hamacs suivent le
mouvement du bateau, et sont suspendus si près l’un de l’autre qu’il faut se
coucher tête-bêche [litt. qu’une
personne doit se coucher avec la tête là où l’autre a ses pieds]. Sinon
ces deux personnes seraient trop serrées et étoufferaient. La hauteur de ce
dortoir suffit à peine pour se tenir debout, et donc il y a peu d’espace
entre les hamacs et les matelas. Le dortoir est également fermé par un très
épais treillis de bois, qui prive de lumière ; de sorte que personne, à
moins de se trouver près de ce treillis, ne pouvait lire quelque chose. Avec
le temps ces matelas se remplirent de poux. Et finalement le bateau en fut
envahi. Personne d’entre nous n’en échappa. Nous les attrapions sur nos
vêtements. Et, pour ôter cette vermine, nous n’étions pas gênés de nous
inspecter l’un l’autre en public au cou et sur la poitrine.
Dans les premières semaines,
tous les soirs à 7 heures nous étions enfermés dans notre dortoir, qui
s’ouvrait le matin à 6 heures, pendant ce temps, nous endurions grande
chaleur et suffocations. Le jour nous ne pouvions monter qu’une heure et par
groupe de 30 afin de prendre de l’air frais ; comme un tel traitement
provoquait des maladies, surtout par la chaleur qui augmentait
continuellement, il nous fut permis, par la suite de rester alors toute la
journée sur le pont, mais de telle façon que nous devions nous rendre dans
les batteries , là où les matelots devaient exécuter de lourdes manœuvres.
Les malades étaient aussi couchés dans les batteries pour ne pas contaminer
les bien-portants, comme [cela se passa] au début. Après il nous fut aussi
permis de rester sur le pont même la nuit et ainsi plusieurs dormirent dans
les chaloupes qui étaient dans les batteries, d’aucuns aussi sur l’une ou
l’autre planche ou bois, d’autres quelque part dans un coin, d’autres à plat
sur le pont [en fr. dans le texte
et expliqué par ofte ‘t dek van ‘t
schip ] : les autres allaient dormir en bas, où l’air était si chaud
si vicié que la chaleur nous atteignait dès l’escalier. À peine quelqu’un
était-il descendu qu’à l’instant même la sueur l’inondait, et le matin il
était mouillé comme s’il sortait de l’eau et pour réduire quelque peu cette
chaleur externe, et pour rafraichir un peu l’air, le soir on plaçait une
machine appelée manche [en fr] ou ventose [en fr] mise contre le
treillis de bois et hissée au mât. Cette machine en toile de lin avait la
forme arrondie dans laquelle le vent jouait et rafraichissait ainsi le
dortoir. Tous les matins ce dortoir était aussi parfumé avec de la poudre
diluée dans de l’eau afin de chasser les vapeurs mauvaises (3).
Je vous laisse à juger quelles
misères et quels dangers nous avons dû endurer sur le bateau ; nous y
avons souffert bien plus que dans toutes les prisons précédentes mises
ensemble, de sorte que nous soupirions être à terre comme un poisson [aspire]
être à l’eau ; et que nous fûmes étonnés de n’avoir pas plus de 7
prêtres morts et 2 matelots, cela d’autant plus que beaucoup de personnes à moitié
malades ou pas encore rétablies de leur maladie précédente durent être
embarqués ainsi. Après leur décès les morts étaient liés dans un sac et jetés
à la mer [lestés] d’un poids. À cette occasion je vous fais part qu’Havelange
recteur magnifique de l’ancienne université disparue de Loven et aussi un orateur sacré [kerkhof oratoor] sont morts il y a quelques mois à l’hôpital de
Cayenne.
Cela dit, au préalable, c’est
ainsi que nous nous sommes embarqués le
15 thermidor [vendredi] 2 aout [1798] dans la Bayonnoise, nous étions restés
à l’ancre devant Aix jusqu’au 20 inclus au nombre de 679 (4).
Ce soir-là, ayant levé l’ancre, nous sommes partis à 8 heures et à minuit
nous avons à nouveau jeté l’ancre devant l’île de Ré. Le lendemain, nous
avions l’île d’Oléron en vue mais à une plus grande distance. Le 21 à 2
heures de l’après-midi [jeudi 8 aout] l’ancre a enfin été levée pour de bon
jusqu’à ce qu’elle soit de nouveau jetée le 8 vendémiaire an 7, 30 septembre 1798
[en fait le samedi 29], à une heure et demi de Cayenne, lieu de notre
destination.
Parfois nous avons eu du bon
vent, parfois modéré, parfois calme plat, et parfois un vent contraire qui
nous renvoyait vers les côtes de l’Afrique : en conséquence, nous avons
parcouru en un jour et une nuit une distance
tantôt de 60, de 50, de 30, ou de 20 [heures] et maintenant même pas
une heure de distance. Notre bateau est toujours resté loin des côtes et a
pris des routes inhabituelles pour éviter de cette manière la puissance
ennemie et cela pourrait être une raison de la longue durée de notre
traversée. La corvette La Vaillante laquelle - pense-t-on - avait pris à bord
40 prêtres déportés de l’île de Ré, et quelques passagers et laïcs [wereldelyke en passagiers ]en supplément et laquelle est partie
quelques jours avant nous et naviguant plus vite que la nôtre n’est pas
encore repérée si bien qu’elle a probablement été capturée par la puissance
anglaise ou a péri, ou bien s’est réfugiée dans quelque port de France,
d’Espagne ou d’ailleurs (5).
Nous avons continué notre
voyage jusqu’au 28 thermidor 15 aout, quand nous avons fait la kermesse d’une
autre manière que vous, à Anvers, Boom ou Kontich ; car le matin le
matelot qui est toujours de garde sur
le plus haut du mât, crie qu’il voit un grand bateau au loin, qui lui semble
être plus grand que le nôtre. Au bout d’un temps, nous pûmes l’apercevoir
nous aussi ; il vient droit sur nous : ceci laisse à supposer qu’il
s’agit d’un Corsier ou frégate
anglaise. Il approche de plus en plus, notre capitaine fait descendre tous
les déportés ; nous sommes tous enfermés, les coffres sont tirés du côté
de notre dortoir, pour pouvoir réparer le bateau au cas où quelque brèche
serait faite par quelque boulet de canon.
Nous restons là bas dans la
chaleur jusqu’au soir, sans absorber quoi que ce soit comme un peu de vin,
bien que de la nourriture nous soit quand même présentée ; mais la
plupart remplis de peur la refusèrent. Le capitaine donne ordre de préparer
tout pour riposter, les canons sont chargés, les cordages et autres
instruments de guerre sont amenés ; les canonniers, les matelots chacun
doit être à son poste ; le capitaine les encourage tous de se battre
vaillamment, et ils répondirent ensemble : vaincre ou mourir !
Finalement les bateaux ne restent qu’à portée de canon l’un de l’autre, et
l’autre bateau dont le capitaine est amené en barque à notre bord, est
reconnu comme un bateau de commerce, et ses papiers étant bien examinés, on
découvre qu’il s’agit d’un navire Danois. Le capitaine raconte encore qu’il a été fouillé par une frégate
anglaise qui nous suivait, sur ce,
l’équipage de notre corvette est resté toute la nuit sur le guet. Ainsi se
termina le 28 thermidor [15 aout].
On aperçut le 29 [thermidor] -
[vendredi] 16 [aout], trois bateaux différents, mais pas un des trois
n’approcha ils s’éloignèrent de notre route. Ce n’est que 1er fructidor [le dimanche]18 aout que
nous passâmes le cap Finisterre [n.-o. de la Galice], situé à 190 heures de
Rochefort ; les vents restèrent calmes pendant quelques jours. Deux
bateaux apparurent loin de nous, mais disparurent de vue. Le [mardi] 3 au
soir on vit deux autres bateaux qui suscitèrent diverses conjectures ;
nous nous trouvions alors sur cette partie de la mer qui est la route
habituelle des bateaux qui naviguent d’Amérique vers l’Espagne, le Portugal
et la France et vers d’autres parties d’Europe. Au soir nous allâmes prendre
du repos, inquiets sur ce qui se passerait cette nuit entre ces deux bateaux
et le nôtre. Le nôtre augmentant la voile a contraint l’un des deux à la
reddition entre 11 et 12 heures de la nuit après le troisième boulet de
canon ; c’était un bateau anglais venant du Portugal et chargé de sel
qui a été racheté pour une somme d’argent le lendemain. Le deuxième aussi un
bateau anglais et venant du Levant ou de Turquie, chargé de peaux, a
également été pourchassé par le nôtre et capturé le [mercredi] 4 fructidor au
matin vers 6 heures. Le capitaine de ce dernier bateau a été transféré avec
son équipage chez l’autre capitaine sur le bateau capturé en premier lieu, et
ainsi ils naviguèrent vers l’Angleterre ; le deuxième bateau, après
avoir été privé de ses voiles et de ses équipements les plus importants et
ses mâts ayant été abattus, a été percé vers midi, et ceci ne réussissant pas
rapidement il a été incendié. Le lendemain matin, nous le voyions encore
brûler et fumer à longue distance.
Le 5 [jeudi 22 aout] nous
sommes passés près du golfe et les îles Açores. Le 16, [lundi 2
septembre] selon les affirmations du capitaine, des officiers et les
observations faites par les instruments astronomiques, nous sommes enfin
passés aux environs du tropique. Pendant presque tout ce mois [fructidor]
nous avons eu assez peu de vent : les 4 et 5 passés [ den
4 en 5 vervuldag ] le vent nous fut favorable, les 4 jours suivants le
vent nous fut peu propice, le reste du temps nous eûmes bon vent, cependant
nous craignions d’être encore loin de Cayenne ; mais la subite variation
de la couleur des eaux qu’on observa le 5 vendémiaire 27 septembre [ le
mercredi 26] , nous fit conjecturer ne pas être loin de la terre.
L’eau devint tantôt rougeâtre,
tantôt verdâtre et trouble, comme nous l’avions constaté au départ de
Rochefort ; en pleine mer l’eau est autrement bleue et passablement
claire. Un autre signe fut, étant encore loin dans la mer, que nous
ressentions des courants, qui en se soulevant avec grande violence auraient
entraîné le bateau, s’il n’avait pas été retenu par les vents jouant dans les
voiles. On dit que cela provient d’une rivière d’Amérique à savoir celle de
l’Amazone dont on dit qu’elle est large de 60 heures à son embouchure. Un
troisième signe fut [la présence] des oiseaux qui se montraient à nous. Pour
éviter ces courants et trouver du bon vent nous avons été vers l’équinoxiale
[le tropique du Cancer] et là nous
avons pris la ligne droite vers Cayenne.
Le 1er jour de vendémiaire [22 septembre 1798 - an 7, nouvelle
année] les matelots ont aussi sondé
plusieurs fois la profondeur de l’eau avec des instruments et à chaque
reprise ils ont trouvé la profondeur,
ce qui les oblige à jeter
l’ancre pour éviter ainsi les roches et les bancs de sable, au cas où il y en
aurait eu quelque part sous l’eau : car nous en avons vu beaucoup
dépassant l’eau, dont un très grand était plein de grands oiseaux qui
venaient voler autour de notre bateau, mais qui furent dispersés par deux
coups de canon. Ces derniers jours nous avons aussi découvert plusieurs
collines ou rochers et enfin l’Amérique. Ainsi, flottant doucement, le 8 vendémiaire 30 septembre [samedi 29]
au soir, nous avons jeté l’ancre à une heure et demie de Cayenne. À cause de
la faible profondeur de l’eau nous avons dû rester à cet endroit de mouillage
jusqu’à la nouvelle lune. C’est ainsi que nous sommes arrivés le 17
vendémiaire 9 octobre après-midi [lundi 8 octobre] au port de Cayenne situé
près de la ville où l’on peut se procurer des fruits et de la nourriture. Le
14 thermidor [mercredi] 1er aout
nous sommes partis de Rochefort et le 17 vendémiaire nous avons accosté à
Cayenne, ce qui constitue 69 jours de misère que nous avons passés en mer.
Tout le temps de notre voyage,
à l’exception de la proue et des poissons étranges nous n’avons vu que l’eau
et l’air,. À plusieurs reprises nous avons vu divers cochons de mer [zeevarkens ] (6)
aussi grands ou plus grands que les porcs de terre [aardevarkens ] qui venaient près de notre bateau. Nous avons vu
aussi divers poissons nommés thons [tons
]. Les matelots en ont capturé quelques-uns. Nous vîmes aussi plusieurs
poissons volants qui étaient chassés par des poissons plus grands et qui
continuaient à voler longtemps au-dessus de l’eau ; tout comme une sorte
de poisson nommé Requin [en fr.] qui sont très agressifs et d’une grande
force. Plus on approchait du tropique, plus on ressentait la chaleur du
soleil, et sans vent, la chaleur était presque insupportable. La masse des
gens y contribuaient aussi beaucoup, aussi parce qu’on ne pouvait avoir
l’ombre des voiles ; à midi le soleil était presque au zénith [litt.
droit au-dessus de nous]. Dans ces régions le jour et la nuit sont d’égale
longueur toute l’année, à 6 heures du matin le soleil se lève, à 6 heures du
soir il se couche.
Les matins, les nuits et les
soirs sont frais mais après 9 heures du matin jusqu’à 3 ou 4 heures du soir,
personne ne sort à moins de nécessité, et alors on emploie habituellement un
parasol. Les mois les plus chauds sont messidor, thermidor, fructidor,
vendémiaire et dans ces mois il pleut peu, nous en avons fait l’expérience et
nous l’avons appris des gens du pays (7).
Mais les mois suivants commencent peu à peu les pluies et augmentent
tellement qu’il pleut à pleins seaux,
ce qui dure plusieurs mois.
Les maisons de Cayenne sont
construites de manière à protéger les habitants des grandes chaleurs. Devant
les maisons il y a de grandes galeries en bois ouvertes, les fenêtres sont
grandes et ouvertes ; la nuit elles restent telles ou sont fermées par
des rideaux de gaze ou avec des lattes entre lesquelles il y a un espace pour
laisser jouer le vent. Dans toute la ville de Cayenne, on ne découvre aucune
cheminée au-dessus des maisons : les gens font la cuisine en plein air
ou dans les galeries faites en dehors de la maison.
Les fruits de cette terre sont
beaux, des ananas, de grandes oranges très douces, de petits citrons mais
très sûrs, des bananes, des poires de bananes [bannaen peiren], tout très doux, du sucre qui pousse en canne,
des melons, du cacao, quelques sortes de plantes potagères comme carottes,
patates, choux etc… On fait ici le pain nommé cassave avec des racines et l’écorce des arbres et une racine
appelée manioc (8)
Ici la boisson est du taffia
[sic] ce qui ressemble très fort à du brandevin français et qui est du jus de
canne à sucre. En outre, on trouve ici du bon pain blanc et du vin, mais le
vin est amené d’Europe tout comme le blé, ou des îles proches d’ici; c’est
pourquoi, en quelques semaines, le prix des denrées est dix fois plus haut ou
plus bas d’après ce qui arrive ou n’arrive pas. Le prix des fruits du pays
est bon marché, l’eau à boire est bonne ici; on trouve aussi de la viande et
du poisson, mais pas en abondance.
Les
habitants tant les blancs que les noirs, sont bienveillants. Il y a ici un arrêté
[en fr.] par lequel il n’est pas autorisé aux déportés d’habiter dans la
ville ou sur l’île de Cayenne, laquelle île mesure 16 lieues de contour; mais
cela leur est autorisé dans tous les endroits de la Guyane Française dont
l’île de Cayenne est séparée par la mer et les autres rivières.
Les premiers déportés habitent
l’île de Sinnamary située à 20 lieues d’ici; là bas c’est salubre et les
vivres y sont facilement accessibles. Les derniers déportés sont sur l’île de
Canna- Mamma, presque dans le même isolement; cependant il n’y fait pas aussi
salubre que çà et les moyens de subsistance y sont rares, c’est pourquoi on
dit: " ils ont été ou ils seront transférés à Sinnamary! " [voir
annexe II]. D’après le même arrêté, les déportés sont autorisés à acheter ou
à louer un bout de terrain et à exercer leur ingéniosité soit par eux-mêmes,
soit par l’intermédiaire des nègres tout comme le font les déportés du plat
pays [la plaine] qui y ont loué ou
acheté une habitation et là avec l’aide et le travail des nègres ils ont
établi des fermes avec des animaux.
Chacun peut aussi prendre sa
place chez de bonnes gens qui veulent les héberger ou acheter chez eux leur
nourriture; il y en a beaucoup qui se sont placés ainsi, cependant tous les
précités ne sont plus entretenus par la république. Les autres qui demeurent
en groupe sont au nombre de 24 dans une cabane ou maison bâtie par la nation;
chacun reçoit de la viande ou du riz et du pain, et, comme boisson du taffia. Il y a là quelques gardiens
pour les empêcher de quitter sans permission écrite leur île respective :
néanmoins Pichegru, Barthelemi (9)
ainsi que quelques autres représentants [en fr.] au nombre de 8 se sont
échappés et ont navigué ailleurs au moyen d’un bateau livré par un américain.
On a transporté dans un plus
petit bateau nos confrères avec leur bagage le 19 [19 vendémiaire an 7 :
mercredi 10 octobre] sans passer par Cayenne et ils sont partis à
Canna-Mamma. Mais la nuit, un vent violent survenant fit déferler les vagues
sur eux et par dessus leur bateau, ils sont revenus 5 heures en arrière, et
le lendemain, le 20, ils ont poursuivi leur route et ont abordé Canna-Mamma
le 25 [mardi 16 octobre].
Les premières six à sept
semaines, je n’ai rien su de la mer, mais les dernières semaines, j’ai
attrapé une petite fièvre intermittente, c’est pourquoi, le 18 vendémiaire,
apprenant que notre destination serait Canna-Mamma ou bien Sinnamary, j’ai
été d’avis d’aller pour un temps à l’hôpital de Cayenne, afin d’y guérir de
la fièvre et de la fatigue et d’être délivré des incommodités et crasses de
la corvette, et en même temps de retarder à ma guise mon voyage ultérieur et
de pouvoir autant que possible améliorer mon sort.
Dans cet hôpital tenu par des
religieuses qui, de France sont venues ici accomplir leur profession, tout
est très propre; le service est le meilleur qui soit, la nourriture bonne,
l’endroit frais et aéré, de sorte que chacun y reste aussi longtemps qu’il le
peut. Je suis ici avec quatre autres du plat pays [van ‘t nederland ] à
part les Français. Cet hôpital est situé face à la mer et, grâce à maints
rochers se trouvant sur le rivage face à la mer, est protégé de la force des
vagues qui pourraient avaler l’île voisine. Toute la région de Cayenne est
remplie de rochers.
La fièvre qui me rend un peu
malade ne m’a laissé aucune suite depuis beaucoup de jours; mon appétit est
bon, de sorte que j’espère qu’elle ne me reprendra plus. Ceux qui sont en
état vont se promener matin et soir pour quelques heures à la mer ou dans les
plaines devant l’hôpital ou bien dans la nouvelle cité érigée avant la
révolution. Ceux qui sont complètement rétablis vont dans une maison commune
située dans la ville de Cayenne, où ils reçoivent vivres et boisson de la
nation ; et là, y est encore ajouté par les braves habitants, de la
sorte ceux-là sont pleinement satisfaits. Et ils viennent nous rendre visite
tous les jours à condition qu’il leur soit autorisé de sortir pour quelques
heures matin et soir. Ils y restent jusqu’à ce qu’ils obtiennent une place
dans la Guyane française, soit par hébergement gratuit, soit par hébergement
payant chez des particuliers, soit encore en choisissant d’habiter chez
d’autres qui ont obtenu un logement à Sinnamary, Canna-Mamma ou à d’autres
endroits près de la mer sur les côtes de la Guyane française
La Guyane française est très
vaste; peut-être 200 heures de long; l’intérieur de ce pays est habité par
des noirs, qui, depuis, ont aussi été libérés par la liberté française. quand
ils furent affranchis de leur état d’esclave. Ils habitent des cabanes et
changent d’habitation aussi souvent qu’il leur plait, et ils abattent les
arbres en un autre endroit pour y construire de nouvelles cabanes ou huttes;
ils sèment et plantent des végétaux ou des arbres dont ils savent faire leur
pain; ils ont aussi entre eux à divers endroits un capitaine qui a sur eux
droit et autorité; ils y vivent aussi de gibier et de poissons. Cette Guyane
est échue aux Français par un échange avec les Anglais pour l’île du Canada,
au temps de la guerre entre ces deux nations il y a quelques années (10).
Pour les Européens ces régions
sont malsaines. Un bataillon de fantassins, pour la plupart des gens d’Alsace
sur le Rhin, qui se composait de 700 personnes, sur les six ans qu’ils ont
séjourné ici, la mort les a ramenés à l’effectif actuel de 300 hommes.
Le 14 brumaire 5 novembre
[dimanche 4] deux frégates sont arrivées ici venant de France avec un nouveau
gouverneur pour la Guadeloupe et aussi un nouveau commandant pour la Cayenne
et la Guyane française, et aussi un nouvel agent pour la Cayenne, ensemble
avec des soldats pour renforcer la garnison ici. De ceux-ci beaucoup sont
tombés malades en mer et qui ont été acheminés vers l’hôpital pour leur
guérison. Jusqu’à Canna-Mamma et Sinnamary il y a aussi beaucoup de malades.
Finalement chers frères,
sœurs et amis, notre sort est entre
les mains du seigneur des forces célestes ; que sa volonté divine soit
faite ! Ne pas être content avec ce qu’il veut est d’une certaine manière vouloir dépasser son autorité et sa
puissance. Vouloir que les choses qu’il ordonne ou permet dans ce monde se
déroulent d’une autre manière c’est vouloir quelque part qu’il ne soit pas le
seigneur et maitre de tout. Rien ne nous arrive si ce n’est par ses
ordres ; tout sert à notre bien ; qu’avons-nous à craindre de lui
qui nous aime avec droiture : toute adversité, maladie et misères , et
les persécutions de ce monde changent de nature et de nom quand on les
considère comme venant de sa main. Ce que le monde appelle adversité et
oppression est prospérité et bonheur quand on les considère dans l’ordre de
sa prévoyance. Il dit dans l’évangile : Heureux ceux qui pleurent.
Heureux ceux qui subissent persécution. Tous les saints y sont passés.
Lui-même n’a pris possession de sa gloire que par la mort sur la croix. Par
l’oppression et la persécution on arrive finalement au ciel lequel est
l’éloignement de tout le mal et le rassemblement de tout le bien ; le chef d’œuvre de sa toute-puissance, le
prix de son sang, l’accomplissement de tous les voeux du coeur humain et encore
plus au-delà de tout ceci. Qu’est-ce que cela peut faire où nous sommes
ici-bas si ce n’est que nous sommes toujours avec lui là haut pour toujours.
Le bonheur éternel peut bien
couter un peu de peine et si notre vie ici-bas sur la terre dure un peu plus
brièvement ou plus longuement, qu’est-ce que cela peut y changer si l’on
gagne au moins la vie éternelle. Ces réflexions et d’autres que m’inspire ma
sainte religion m’ont soutenu jusqu’à présent par la grâce de Dieu et, comme
je l’espère, continueront à me soutenir dans toutes les misères et
désagréments survenus jusqu’à maintenant et qui devront encore survenir.
Ainsi, je n’ai, jusqu’à présent, pas eu de chagrin manifeste, de tristesse ou
d’inquiétude ; j’espère et je prie que cela continue.
Portez-vous bien ; je
vous embrasse tous ; je prie pour vous ; priez pour moi pour que le
seigneur vous prenne et me prenne en sa sainte garde. Très chers frères,
soeurs et amis.
Votre dévoué frère
J.B. Moons vicaire à Boom
De Cayenne
en Amérique le 20 brumaire an 7 - le
11 novembre 1798 [samedi 10 ]
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