Cayenne de l’Amérique 18 nivôse an
7 [lundi] 7 janvier 1799 (1)
Chers Frères, Soeurs et Amis,
Avec le voeu d’un nouvel an plus
prospère que par le passé, j’ai confiance que votre bien-être sera conforme
au mien, lequel, Dieu soit béni, est parfait depuis ma sortie de l’hôpital le
28 brumaire passé 19 novembre 1798 [dimanche 18].
Jusqu’à présent je suis resté
avec trois autres prêtres dans une maison de la nation, et aujourd’hui nous
partons avec une goélette pour Sinnamary situé à 24 heures au nord d’ici. Cet
endroit est plus salubre que les autres régions de la Guyane française ;
le bétail, le poisson, les légumes y sont aussi plus abondants. Les prêtres
qui étaient transportés en premier lieu à Canna-Mamma sont arrivés depuis pas
mal de semaines à Sinnamary. Leurs lettres de là bas nous annoncent qu’ils y
sont beaucoup mieux à tous points de vue qu’à Canna-Mamma où ils seraient
tous morts s’ils y étaient restés plus longtemps.
Après un voyage maritime de 70
jours de Rochefort jusqu’au port de Cayenne, ils ont voyagé sur une goélette
pendant 7 à 8 jours luttant contre les vents. Ils n’avaient que du pain et de
l’eau ; les vagues frappant le bateau les ont effrayés et trempés
d’humidité ; ils ne trouvèrent aucun endroit adapté pour se
reposer ; étant arrivés à Canna-Mamma ils ne trouvèrent rien d’utile
pour réconforter leur corps épuisé et se refaire de leur faiblesse suite d’un
voyage si lamentable. Leur chirurgien tomba malade et avec lui, presque tout
le monde ; ils durent se contenter de biscuit, de viande salée et d’eau.
Il y eut parmi eux une sorte de peste qui en fit mourir beaucoup. Pour ne pas
parler de plusieurs Français décédés là bas, je vous communique uniquement
ceux du plat pays [van ‘t nederland ]
qui y sont morts très paisiblement : van der Sloten curé de Turnhout ; Roelandts proviseur de
Sint Bernards avec 3 autres de la même abbaye, à savoir de Beveren ; de
Mals et Eyskens E de sorte qu’il n’y a plus de bernardins ici ; van
Cauwenberg curé de Saint-Jacques à Louvain [Loven] ; van Volxem curé à Mechels près d’Alost ;
Hazart curé en Flandres.
Vraiment je suis très curieux
de savoir comment vous vous portez,
vous et les amis. De temps à autre, nous apprenons ici quelques
nouvelles d’Europe par les bateaux qui en arrivent ; mais les rumeurs
sont tellement variées que nous ne pouvons nous y fier avec certitude. Étant
à Sinnamary, j’essaierai de vous faire savoir à l’occasion en quelle manière
je m’y trouverai.
Ceux
qui continuent à jouir du soutien de
la nation sont logés dans une église actuellement abandonnée, d’autres ont
loué une chambre chez les habitants et assurent à leur gré leur propre nourriture. Il peuvent aller
où bon leur semble mais tous les 5 jours ils doivent se montrer à la
municipalité du lieu. Un très grand nombre de déportés est éparpillé dans des
habitations en toute région, ou achetées ou louées ou qu’ils y soient
hébergés gratuitement. Ils sont à 10, 20, de 40 à 50 heures l’un de l’autre.
Ils essaient de cultiver de l’indigo, du roucou, du café, du coton, du manioc
dont est fait la cassave ou pain. On observe qu’il en meurt autant dans les
maisons ou habitations que dans d’autres endroits. C’est dû au changement de
climat et d’alimentation.
Pour
le moment, il fait très chaud quoique les pluies soient presque continues.
Cette année les pluies n’ont commencé qu’en février et elles se poursuivent
jusqu’en floréal [avril-mai]où elles sont très abondantes. Les soirées et les
nuits sont raisonnablement fraiches de sorte que l’on peut supporter une
chemise de nuit et au-dessus un drap pour se protéger des moustiques et
autres vermines volantes [vliegende ongedierte]. Sinnamary est un poste de
la Guyane française occupé par quelques militaires ; là arrivent souvent
des bateaux de Surinam [Guyane hollandaise] et même d’Europe. De Cayenne un
messager y va toutes les semaines en sorte qu’il y a beaucoup de contacts
entre ces deux places.
Portez-vous
tous bien, priez pour moi, je prie chaque jour pour vous. Que le seigneur me
laisse en vie dans ce climat insalubre pour les Européens. J’espère vous
retrouver tôt ou tard en bonne santé. Je salue tous les amis et plus
particulièrement notre jeune frère.
Votre
frère J.B. Moons ci-devant vicaire à Boom
P.S.
Si ma lettre du 20 brumaire [samedi 10 novembre 1798] ne vous était pas
parvenue, observez qu’à mon arrivée à Cayenne, je suis allé à l’hôpital à
cause d’une fièvre intermittente. -
11 9bre 1798.
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