Dieu soit
béni ! Je suis sain et sauf à Canna -Mamma (2)
endroit de destination finale. Nous nous sommes embarqués à Cayenne le 29
thermidor -10 aout [ jeudi 16] pour cet endroit et nous y sommes arrivés à 28 du nombre de 87 déportés(3).
Ceux qui nous avaient précédés étaient déjà pourvus d’une habitation qu’ils
s’étaient procurée ou qu’ils avaient louée. Un triste fait s’est passé le
lendemain : un ancien curé parmi nous s’est noyé en allant à la rivière
pour se laver.
Canna- Mamma est
entouré de bois et arrosé d’une rivière qui nous fournit l’eau à boire. C’est
pour ainsi dire inhabité : nous n’y avons trouvé que trois ou quatre
habitations et maisonnettes que l’agent de l’exécutif du Directoire à Cayenne
a fait construire pour nous mais qui ne sont pas encore tout à fait
terminées.
On dit que le sol
de cet endroit est très bon ; selon moi il est gorgé d’eau, marécageux
et couvert [en overdekt =
couvert de bois ? peut-être manque-t-il ici un mot ?]. Nous sommes
ici à 24 heures de Cayenne, [comme
encore aujourd’hui aux États-Unis, on évalue les distances en heures de
trajet] à 5 heures de Sinnamary et 30 de Surinam ; le soir nous faisons
un grand feu pour nous protéger des animaux en particulier des moustiques,
certaines sortes de volatiles [vliegend]
des guêpes qui nous agacent. Les serpents, singes, tigres et autres fauves
qui sont dans les bois ne nous font plus peur puisqu’ils s’enfuient dès
qu’ils nous repèrent.
Ici, il y a des
indiens qu’on appelle chez nous des hommes sauvages, qui sont tout nus, qui
viennent nous rendre visite et nous offrent du bon poisson qui est en
abondance. Les pommes de terre sont en plus petite quantité [ schrael ] et leur gout n’est pas
agréable. Pour le reste on peut se procurer ici les mêmes aliments qu’à
Cayenne, sauf qu’ils sont plus chers à cause du transport.
On nous laisse la
possibilité de nous installer par nous-mêmes et de chercher des habitations à
travers toute la Guyane française, sauf l’île de Cayenne ; en outre
l’agent exécutif du Directoire, dans ce peuplement, nous offre des hectares
de terre à cultiver, et des outils pour construire des maisonnettes en bois
pour les déportés qui veulent s’installer en groupe soit pour cultiver la
terre, soit pour abattre des arbres dont le pays est très couvert.
On fait l’appel des noms deux
fois par décade [semaine révolutionnaire de 10 jours], auquel chacun de nous
doit se présenter ; les autres jours nous pouvons être absents sans en
être empêchés, ni surveillés.
Cependant on nous a fixé des limites : vers le nord nous pouvons aller
jusqu’à la mer ; c’est à environ 2 heures. Vers le sud nous avons la
possibilité de parcourir un espace de 2 jours et demi de voyage. Vers l’est
nous pourrons aller jusqu’à la rivière Sinnamary à peu près 5 heures ;
vers l’ouest jusqu’à Iracobaut [Iracoubo] environ 3 heures. Nous ne pouvons
pas aller jusqu’à Sinnamary ni traverser la rivière à cet endroit. C’est là
que mon cher ami Havelange [ le recteur de l’Université de Louvain] se
trouve, dont la séparation m’attriste
beaucoup. Van Cauwenberg curé de Saint-Jacques [Louvain] et les autres
belges sont jusqu’à présent avec moi dans la même maisonnette ; ils sont
tous sains et saufs.
Nous
recevons chaque jour comme approvisionnement les produits suivants :
chacun une demi-livre de viande salée, du pain ou biscuit, riz et à peu près
une demi-pinte de taffia [tafia : boisson alcoolisée à base de sucre de
canne] en un mot la ration des marins.
La chaleur n’est
pas aussi forte qu’on se l’imagine ; mais elle est constante et plus
insupportable qu’au pays belge [belgenlandt
].Pendant la nuit, l’air est
extrêmement lourd et humide, à cause des vapeurs que le soleil attire [du
sol] à la soirée et qui la nuit
retombent. Le jour on doit se couvrir la tête pour ne pas être atteint par
les rayons du soleil. Plusieurs nous disent qu’il faut beaucoup de temps pour
s’habituer à l’air et même que le climat est dangereux pour les Européens (4) ;
qu’un grand nombre parmi eux est souvent atteint par une fièvre chaude
[malaria ou paludisme ?] et d’autres maladies du pays. Tout ceci ne me
nuit pas ; d’autre part, je ne suis pas d’une complexion
malingre. J’espère que celui qui m’a fait vaincre les difficultés
passées me donnera aussi la force de résister aux dangers futurs.
Il semble que les
quatre soldats et les quelques Maures [eenige
Mooren ]que nous avons ici ne sont pas affectés à nous garder mais à
maintenir le bon ordre. Envoyez vos lettres au commandant supérieur de
Cayenne pour les remettre au citoyen De Bruyne transféré à Canna- Mamma. Dans
ma condition actuelle rien ne peut m’être si agréable que votre écriture. Je
ne vous demande rien d’autre.
(signé
J.B. De Bruyne)
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